De la campagne d’Hiroshima aux Highlands d’Écosse, puis aux neiges d’Hokkaïdo — le destin hors du commun d’un homme obsédé par la perfection.
Il y a des hommes dont le destin tient à une décision prise à vingt-quatre ans. Pour Masataka Taketsuru, cette décision fut de prendre un bateau pour l’Écosse en 1918, un carnet vierge sous le bras, avec pour seule mission : comprendre comment naît un grand whisky. Il ne savait pas encore qu’il n’en reviendrait pas seul. Ni que ce voyage allait déterminer le cours de toute une industrie. Nous allons voir tout ça avec ce guide.
Cent ans plus tard, chaque bouteille de Nikka Whisky porte l’empreinte de cet homme — son obstination, sa précision de chimiste, sa conviction que le whisky méritait qu’on lui consacre une vie entière. C’est l’histoire de cette vie que nous voulons raconter ici.
Masataka Taketsuru 竹鶴政孝 1894, Takehara (Hiroshima) † 1979, Yoichi (Hokkaïdo) Fondateur de Nikka Whisky
Fils de brasseur — les racines de l’obsession
Masataka Taketsuru naît en 1894 à Takehara, une bourgade de la préfecture d’Hiroshima baignée par la mer intérieure de Seto. La famille Taketsuru dirige depuis des générations une brasserie de saké, activité noble, précise, qui demande autant de patience que de rigueur. Dans cet univers où la fermentation est une seconde nature, le jeune Masataka apprend très tôt le respect des processus, l’attention au détail, et cette certitude silencieuse que la qualité ne se négocie pas.
Brillant étudiant, il intègre l’École de chimie appliquée d’Osaka au début des années 1910. Nous sommes en pleine ère Taishô, le Japon moderne, industrieux, ouvert sur l’Occident. Les grandes familles de négoce d’Osaka importent déjà des scotchs et des bourbons pour une clientèle fortunée et cosmopolite. Taketsuru découvre ces alcools avec la curiosité analytique d’un chimiste :
- d’où viennent ces arômes ?
- Quelle chimie se cache dans ce vieillissement en fût ?
- Comment fabrique-t-on exactement ce que les Écossais appellent single malt ?
En 1916, la maison Settsu Shuzo d’Osaka engage le jeune diplômé. Elle a un projet ambitieux : produire du whisky au Japon. Pour y parvenir, il leur faut quelqu’un qui aille apprendre la technique à la source. Taketsuru est l’homme idéal, jeune, rigoureux, passionné, parlant assez d’anglais pour se débrouiller à l’étranger. En 1918, il embarque pour Liverpool.
Glasgow, les Highlands, Campbeltown — trois ans d’immersion totale
Taketsuru arrive à Glasgow en juillet 1918. Il s’inscrit à l’Université — cours de chimie et de biochimie. Mais les cours ne lui suffisent pas. Il veut mettre les mains dans la tourbe, sentir la vapeur des alambics en cuivre, comprendre pourquoi l’eau d’une rivière des Highlands donne un whisky différent de l’eau d’un autre cours d’eau à vingt kilomètres de là. Il contacte les distilleries directement. Certaines lui ferment la porte — un Japonais dans un chai écossais en 1918, c’est une curiosité dérangeante. D’autres l’accueillent.
Longmorn Distillery - Speyside - 1919
Dans les Highlands
La distillerie de Longmorn, dans le Speyside, accepte ce visiteur japonais armé d’un carnet. Taketsuru passe des semaines à observer, à poser des questions précises, à demander que l’on répète les gestes pour qu’il puisse les retranscrire. Les maîtres distillateurs écossais sont d’abord sceptiques face à cet homme qui note tout en japonais. Puis ils réalisent que ses questions sont les plus techniques et les plus pertinentes qu’ils aient jamais entendues.
Il observe la forme des alambics — le pot still en cuivre, sa courbe de col qui détermine la légèreté ou la lourdeur des eaux-de-vie. Il chronomètre les durées de distillation. Il demande à sentir la tourbe — cette mousse compressée et séchée que l’on brûle pour fumer le malt — à différents stades de combustion. Chaque détail rejoint le carnet. Des pages et des pages de japonais, de schémas, de chiffres.
Hazelbank Distillery - Campbeltown - 1919 à 1920
À Campbeltown
Campbeltown, sur la péninsule de Kintyre, fut jadis la capitale mondiale du whisky. En 1919, il reste encore une vingtaine de distilleries actives dans cette petite ville maritime battue par les vents atlantiques. Taketsuru y passe plusieurs mois à la distillerie Hazelbank. Il y apprend la gestion des fûts de vieillissement — comment le bois de chêne cède ses tanins, comment l’humidité du chai modifie l’évaporation, pourquoi l’air marin imprègne le whisky d’un caractère iodé et salin que l’on ne peut obtenir nulle part à l’intérieur des terres.
C’est à Campbeltown que Taketsuru comprend quelque chose d’essentiel : le whisky ne se fabrique pas seulement dans la distillerie. Il se fabrique dans le paysage entier. L’eau, le sol, l’air, le climat — tout contribue. Cette conviction le guidera, quinze ans plus tard, vers un choix de site qui semblera fou à beaucoup de ses contemporains : construire une distillerie en Hokkaïdo, dans l’extrême nord du Japon, là où l’hiver ressemble aux Highlands.
Extrait du carnet de Taketsuru
Ce que les carnets contenaient
Les carnets de Taketsuru rédigés entre 1918 et 1920 représentent plusieurs centaines de pages de notes techniques en japonais. On y trouve des schémas précis d’alambics pot still avec leurs dimensions exactes, des descriptions détaillées du processus de maltage, trempage, germination, tourbage, séchage, des protocoles de double distillation avec les températures et durées relevées, des notes sur la gestion des fûts et les effets du type de bois sur les arômes.
Ce qui frappe dans ces carnets, c’est leur double nature : à la fois rigoureusement scientifiques, Taketsuru est chimiste avant tout, et profondément sensoriels. Il décrit les odeurs, les textures, les couleurs. Il compare. Il émet des hypothèses. Il est déjà en train de penser à comment adapter tout cela au Japon.
Rita Cowan, quand deux mondes tombent amoureux
L’histoire de Masataka Taketsuru en Écosse serait déjà remarquable si elle n’était qu’une aventure technique et professionnelle. Mais Taketsuru ne rentra pas seul au Japon. Il rentra avec une femme écossaise — et cette union, dans le Japon des années 1920, fut un acte d’une audace presque insensée.
Jessie Roberta Cowan — que tout le monde appelait Rita — était la fille d’un médecin de Glasgow. Elle avait vingt-six ans quand elle rencontra Taketsuru, dans les cercles d’étudiants et d’expatriés que fréquentait le jeune chimiste. Elle était grande, directe, douée en musique et en langues. Lui était réservé, précis dans ses mots, habité par une passion qu’il exprimait peu mais qui se lisait dans chacune de ses actions.
Ils se marièrent en 1920 à Glasgow, dans l’indifférence polie de la famille Cowan et l’inquiétude sincère de certains amis japonais de Taketsuru qui imaginaient déjà l’accueil que réserverait le Japon à ce couple improbable. Leurs craintes n’étaient pas infondées.
🌸 Rita au Japon — une vie de courage discret
L’arrivée de Rita Cowan au Japon en 1920 fut difficile. Le pays n’avait guère l’habitude des mariages mixtes, et le regard des voisins, des collègues, de la famille Taketsuru fut souvent froid. Rita apprit le japonais avec une détermination qui força le respect. Elle enseigna l’anglais pour contribuer aux finances du ménage dans les années difficiles.
Elle tint la maison à Yoichi dans des conditions de froid et d’isolement que peu d’Occidentales auraient supporté. Elle ne rentra jamais en Écosse. Elle mourut à Yoichi en 1961, bien aimée des habitants du village, et fut inhumée au Japon. Sa tombe est encore fleurie régulièrement par les employés de Nikka.
Ce que Rita apporta à l’aventure Taketsuru, ce n’est pas anecdotique. Dans les années de vaches maigres, entre le retour au Japon en 1920 et la fondation de Yoichi en 1934, soit quatorze ans pendant lesquels les projets cahotèrent, les financements manquèrent, les doutes s’installèrent, Rita fut le socle. Sa stabilité émotionnelle, son pragmatisme écossais, son refus de se laisser décourager formèrent l’armature invisible derrière laquelle Taketsuru put continuer à croire en son rêve.
« Sans Rita, il n’y aurait peut-être pas eu de Yoichi. Sans Yoichi, il n’y aurait pas de Nikka. Sans Nikka, le whisky japonais serait une histoire différente. »
Yamazaki 1923 — associé de Torii, artisan du premier whisky japonais
De retour au Japon en 1920, Taketsuru se retrouve dans une situation délicate. La maison Settsu Shuzo qui l’avait envoyé en Écosse renonce finalement à son projet de distillerie, les coûts sont trop élevés, le marché trop incertain. Le jeune chimiste se retrouve avec ses carnets, son expertise unique, et aucun employeur.
C’est là qu’entre en scène Shinjiro Torii, un marchand de vins et spiritueux d’Osaka que le rêve du whisky japonais habite depuis des années. Torii a le projet, le financement, l’ambition commerciale. Taketsuru a la technique. L’accord entre les deux hommes est naturel — et fécond. En 1923, la distillerie de Yamazaki sort de terre dans la vallée entre Kyoto et Osaka, au confluent de trois rivières à l’eau pure et froide.
Pendant dix ans, Taketsuru dirige la production de Yamazaki. C’est lui qui choisit les formes d’alambics, lui qui détermine les durées de distillation, lui qui supervise le remplissage des premiers fûts. Le premier whisky japonais digne de ce nom, le Suntory White, lancé en 1929, naît sous sa direction technique. Mais dès les premières années, une tension sourde s’installe entre les deux associés.
⚡ La divergence fondamentale
Torii voulait un whisky conçu pour le goût japonais de l’époque : doux, léger, peu tourbé, destiné à séduire le plus grand nombre. Taketsuru voulait un whisky à l’écossaise : complexe, puissant, parfois tourbé, qui demandait du temps et de l’attention pour être apprécié. Cette divergence n’était pas superficielle, elle touchait à la philosophie même de ce que devait être le whisky japonais. Paradoxalement, les deux visions ont fini par coexister et donner à la catégorie sa richesse actuelle.
Yoichi 1934 — construire son rêve dans les neiges d’Hokkaïdo
En 1934, quand le contrat avec Torii arrive à son terme, Taketsuru ne négocie pas son renouvellement. Il a un plan qu’il mûrit depuis des années : construire sa propre distillerie, dans l’endroit du Japon qui ressemble le plus à l’Écosse. Il a choisi Yoichi.
Yoichi est une petite ville de pêcheurs sur la côte ouest d’Hokkaïdo, l’île la plus septentrionale du Japon. Le climat y est rude, hivers longs et neigeux, étés courts et frais, vent venu de l’océan chargé d’embruns. L’eau des montagnes voisines est froide, douce, pure. Les forêts de chênes alentour fournissent un bois de qualité. Et l’air, ce fameux air que Taketsuru avait appris à lire à Campbeltown, porte cette humidité salée qui pénètre lentement les douves des fûts et imprègne le whisky d’une minéralité unique.
Yoichi - Hokkaïdo - 1934
La fondation
Taketsuru achète un terrain à Yoichi en 1934 et fonde la société Dai Nippon Kaju, qui deviendra Nikka Whisky. Les premiers bâtiments sont construits avec les moyens du bord : des pierres locales, du bois des forêts voisines, une architecture qui rappelle délibérément les chais de pierre des Highlands écossais. Rita Cowan supervise certains travaux de la maison de maître adjacente.
Le premier alambic de Yoichi est un pot still à chauffe directe, une technologie que presque toutes les distilleries écossaises ont abandonnée au profit de la vapeur, mais que Taketsuru maintient par conviction. La flamme de charbon sous l’alambic crée des points de chaleur intense qui favorisent certaines réactions chimiques, certaines notes de complexité que la vapeur uniforme ne produit pas de la même façon. C’est un choix artisanal, coûteux, difficile à calibrer. C’est exactement pour cette raison que Taketsuru le fait.
Les premières années à Yoichi sont financièrement difficiles. Le whisky doit vieillir au moins cinq ans avant d’être commercialisé, cinq ans pendant lesquels il faut payer les employés, entretenir les bâtiments, financer les stocks de matières premières. Nikka produit et vend des jus de pomme pour survivre. C’est pragmatique, humiliant parfois, mais Taketsuru ne doute pas. Il sait ce qu’il y a dans les fûts.
Chapitre VI
La chronologie d’une vie — de 1894 à la légende
Notre Regard — La Rédaction Nihon Whisky
Ce que Taketsuru nous dit encore aujourd’hui
L’histoire de Masataka Taketsuru est une histoire de cohérence absolue. Entre ce qu’il a appris en Écosse à vingt-quatre ans et ce qu’il a produit à Yoichi jusqu’à sa mort à quatre-vingt-cinq ans, il n’y a pas de rupture, pas de reniement, pas de compromis sur l’essentiel. Rare destin que celui d’un homme qui sait dès la jeunesse ce qu’il cherche — et qui passe ensuite toute sa vie à le chercher avec la même intensité.
Ce qui nous frappe le plus dans son parcours, c’est la décision de Yoichi. En 1934, alors que le Japon entre dans une période de tension militariste, que les matières premières se raréfient, que la guerre s’annonce — Taketsuru choisit de construire une distillerie dans l’endroit le plus isolé, le plus froid, le plus difficile d’accès du pays. Parce que cet endroit ressemble à l’Écosse. C’est un acte de foi, pas de calcul.
Aujourd’hui, quand vous ouvrez un Nikka From The Barrel ou un Yoichi Single Malt, vous tenez dans les mains l’aboutissement de cette foi. Un homme est parti en bateau il y a un siècle, carnet sous le bras. Il a tout noté. Il est revenu. Il a tout construit. Et ce qu’il a construit existe encore, fonctionne encore, produit encore des whiskies qui font partie des meilleurs du monde. C’est une leçon d’artisanat, de patience et de conviction dont nous n’avons pas fini de nous inspirer.




